ENTRETIEN AVEC… STUDIO KO

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Karl Fournier & Olivier Marty | photo © Noël Manalili


N’avoir échappé à personne que le design et l’architecture tiennent dans les pages de ce blog une place prépondérante pour leur capacité à faire ou pas (le cas de nombreux cartons rouges décernés jusque ici) d’un lieu, un tout cohérent. Aller à la rencontre de Studio KO n’a donc rien d’anecdotique et fait sens à plus d’un titre.

Studio KO, architectes de l'effacement !

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Savoir qui se cache derrière cet acronyme ou tout connaître de leur penchant pour la ligne pure et la forme géométrique de villas contemporaines qu’ils aiment à essaimer à travers les paysages du Maroc est une chose, savoir quoi retenir de leurs collaborations avec les voies dissonantes et visionnaires du monde de l’hôtellerie, une autre. Pour cela devoir peut-être remonter au temps où Karl Fournier et d’Olivier Marty, aujourd’hui architectes de leur état, étaient encore simples camarades de promotion de l’Ecole Nationale des Beaux Arts et que leur projet de fin d’études avait pour thème la création d’un hôtel Aman en Corse. L’histoire ne dit pas le nom que celui ci aurait porté mais ils ont sûrement gardé de ce premier projet au-delà du goût pour l’épure, celui de la discrétion. Bien aisé celui à même de définir, plus de 15 ans après la création de leur cabinet d’architecture, leur style inclassable.

ils ne sont finalement que le creux et le relief d’une même forme

Non contents de se cacher derrière leurs initiales comme dans leurs bureaux de fond de cour sous verrières où de grands rideaux noirs jouent les séparations, ils entretiennent le mystère aussi bien derrière le nuage qui accueille le visiteur de leur site internet que derrière les chiffres-codes de leurs maisons contemporaines ou les adresses elliptiques des appartements privés qu’ils signent. Entre ombre et lumière faut-il choisir ? Leurs envies paraissent toujours doubles, pas vraiment contradictoires mais plutôt complémentaires. La frontière est tenue entre leur rêve d’ombre pour eux-mêmes et de mise en lumière pour leur travail, entre leur désir d’ancien et de moderne, leur besoin de noir comme de blanc à leur palette, leur attrait pour la sphère privée comme pour l’espace public, leur velléité à créer des maisons comme des hôtels. Comme d’autres, ils aiment le contraste mais peut-être encore plus cette retenue, cette inflexion raisonnable qui guide leurs travaux et qui n’enlève rien à la modernité de leur propos. Ils ne voient aucune contradiction à éprouver du respect et à faire preuve d’audace dans un élan conjoint. Bien au contraire, ils pensent même et à raison que le respect serait l’audace d’aujourd’hui ou que le vrai luxe n’est pas dans l’ostentation mais dans l’évidence. Ils ne craignent donc pas la récurrence du propos pour peu qu’il soit juste, pas plus la rémanence des effets ou la permanence du sentiment face à leurs réalisations. Avec eux on touche à l’immanence, on passe du déjà-vu au toujours-là. Leur style surprend et réconforte à la fois, entre pragmatisme et rêverie à l’image du duo qu’ils forment pour ne faire qu’un car ils ne sont finalement que le creux et le relief d’une même forme.

Marrakech est le point de départ de cette aventure. Un coup de cœur immédiat ou plutôt un coup de poing, comme si le pays tout entier leur était entré dans la peau au premier contact. Depuis cet été 2001, les projets comme les clients s’y sont succédés à bride abattue, de Patrick Guerrand Hermès à Pierre Bergé en passant par Marella Agnelli pour les plus fameux d’entre eux. C’est donc tout naturellement qu’Ils y ont ouvert leur premier bureau en dehors de Paris, avant Londres quelques années plus tard. Cette rencontre bienheureuse comme la compréhension qu’ils ont eu de ce pays les laissent encore aujourd’hui dans l’impossibilité salutaire de concevoir un projet, où qu’il soit, sans contextualisme, sans recours au vernaculaire, aux traditions comme à l’artisanat et encore moins sans émotion, cette émotion vraie qui agit sur l’imaginaire.

Une maison ou un hôtel doit rendre heureux et émouvoir, de cela ils en sont intimement persuadés comme de l’intention architecturale qui doit savoir s’effacer au profit de l’usage pour qu’une maison reste agréable à vivre. Dans le cas contraire, le geste n’aurait aucune valeur.

Pour l’hôtel, ils considèrent, de même, le pari gagné quand il se fait maison. Voilà, sans doute, une des raisons pour lesquelles leurs projets restent à dimension humaine et que lorsqu’ils redeviennent de simples voyageurs, des lieux à l’intimité préservée comme Amangiri ou Dar Ahlam, littéralement la Maison des Rêves, cohabitent harmonieusement au Panthéon de leurs meilleurs souvenirs d’ailleurs. Ils ne sont en effet encore trop peu nombreux à penser comme eux, qu’on ne peut faire de beaux hôtels qu’en les concevant comme des lieux à vivre. Cela limite forcément le nombre de leurs clients. Qu’importe, ils en refusent tout autant. Honnêteté et rigueur résument bien leur approche. Ils sont en dehors des logiques mercantiles ayant cours dans la profession, ils ne cherchent pas la gloire dans l’érection de monuments portant plus facilement leurs noms que ceux de leurs illustres commanditaires même si le futur musée Saint Laurent qu’ils construisent actuellement risque de les révéler définitivement au monde et leur apporter la consécration attendue. Ils aiment aussi prendre leur temps et ne pas quantifier. Quand ils interviennent sur les Maisons de la Route du Sud de Thierry Teyssier, ils agissent comme souvent à l’instinct et au coup de cœur, l’amitié les invite à superviser et guider le projet sans rien imposer. Quand ils s’attaquent à la rénovation du Château Marmont à Los Angeles, ils savent par avance que le chantier sera de longue haleine et en perpétuelle évolution, qu’ils passeront des semaines ou plus avec André Balazs à choisir la forme d’un abat jour, la palette délicate d’un plafond comme ce fut le cas lors du défi qu’ils relevèrent avec brio de faire du Chiltern Firehouse l’un des hôtels les plus cools au monde et assurément celui de la capitale Londonienne. Les lieux qui inspirent et réjouissent, voilà leur moteur !

Donner vie et forme à de tels projets ne les empêche pas de préférer selon les lieux, au marbre vu et revu partout ailleurs le granito ou la brique, aux murs d’enceinte habituels des clôtures faites de branches de genévrier séchées juste posées et bloquées par de petites pierres. Partout ces amoureux du détail gardent ce respect du contexte, de ce qu’il y avait avant, du savoir-faire sans pour autant tomber dans le pastiche ou dans la resucée historique, comme d’autres. De toute façon, ils ne cherchent pas à travailler dans des lieux où la connaissance et la compréhension leur échappent. Et quand l’histoire se fait trop forte comme au Château Marmont, ils préfèrent tout simplement s’effacer. Comme condition préalable à leur intervention, ii y a toujours ce travail d’observation et d’assimilation de l’environnement comme pour l’Heure Bleue ou la Villa K, deux de leurs réalisations marocaines. Leur inspiration vient souvent de la rue, des traditions ou de la nature, une nature qu’ils cherchent à intégrer de plus en plus. La matérialité, la terre, la pierre, le bois sont, même en périmètre urbain, les supports de cette vibration, de cette trace de la main, de ce lien avec l’extérieur qu’ils cherchent à préserver.

Un style à ne pas nommer pour ne jamais avoir à se démoder.

Dans toutes leurs réalisations comme dans le futur temple ou mausolée de terre qu’ils dessinent pour abriter les collections et expositions de la Fondation Saint Laurent au Maroc, ils tiennent à garder une fenêtre ouverte sur le monde, la plus grande possible. Ils s’aventurent d’ailleurs un peu plus aujourd’hui du côté du paysage et laissent de moins en moins de place à d’autres interventions extérieures car ils savent que l’histoire à écrire est globale. S’ils rêvent finalement de plus grand et de plus visible, comme une réalisation pour le compte d’Aman qui serait un joli clin d’oeil à l’histoire, ils savent aussi aujourd’hui de quoi ils parlent ou de ce que le monde avec lequel ils sont en résonance tient à leur faire dire ! Un style à ne pas nommer pour ne jamais avoir à se démoder.